• 3001 A.E. : La Grande Guerre Fractale

    L’arrivée du nouveau millénaire se révéla être un temps d’horreurs inimaginables. La chronologie des événements de cette période de ténèbres semble incertaine. Le Scribe Royal Elphique Fidalelion, après des siècles d’étude, parvint à composer une histoire qui semble fidèle :

    Le Grand Souverain Achéron et son premier général, le traître Shaytan, avaient préparé avec soin les troupes qui allaient envahir le continent de l’Ouest. Pendant que Shaytan supervisait la construction de mille vaisseaux dans la Baie de Scylla, Achéron avait laissé le Vecteur de Feu, Massamune, corrompre son einaï. En dépit d’un pouvoir toujours grandissant, son ergon avait atteint un état de Métastase. Son esprit tourmenté arriva à deux grandes conclusions :

    - Les Vecteurs représentaient une source de pouvoir immensément plus grande que les Souverains eux-mêmes. Ils représentaient la clé de voûte d’un pouvoir infini, et il était de sa responsabilité de les contrôler.

    - Le pouvoir de la grande majorité des Souverains (hormis Myrddin) semblait intimement lié à la quantité d’adorateurs à leur service. L’adoration semblait amplifier le contrôle d’un Souverain sur le Monde de l’Énergeia.

    Une seule conclusion s’imposait : si la guerre était entamée, le butin ne devait pas être les terres ou les richesses de l’ennemi. Seule la conversion d’adorateurs importait. Shaytan confirma les conclusions de son maître :

    — Les Souverains sont de vulgaires imbéciles, Votre Magnificence. Ils ne pensent qu’au Monde de l’Énergeia! C’est dans le Monde de l’Ousia, lieu de repos des einaïs, que réside le véritable pouvoir! Ne te contente pas de posséder l’ergon des hommes, Puissant Souverain, possède également leur einaï! Contrôle leur destin, et ainsi, tu contrôleras le Courant Fractal!

    Selon cette logique, les Souverains rivaux seraient, après la conversion de leurs adorateurs, affaiblis, et aisément éliminés. Leur mort, par contre, ne devait pas être mémorable. Aucun souvenir d’eux ne devait subsister dans le cœur des hommes. La plus infime parcelle de souvenir subsistant dans l’esprit d’un adorateur pouvait-elle redonner vie à un Souverain anéanti ? N’étaient-ils pas liés ?

    Achéron ne courrait pas ce risque.

    Rien ne devait subsister d’eux.

    Ni leur souvenir ni leur culte.

    Le néant, tout simplement.

    Qui se souvenait de Scylla ?

    Satisfait de son plan d’action, Achéron ordonna ensuite à Tiamat de demeurer sur le continent de l’Est. Il fallait bien que quelqu’un surveille Mithras et ses formidables Astherites. Indomptables, ils n’éprouvaient que mépris pour Achéron, qu’ils considéraient comme un commandant dénué d’envergure. Son général n’était même pas instruit dans l’art du combat! Qui engageait un sorcier pour mener des armées ?

    Achéron s’occuperait d’eux à son retour. À ce moment, Mithras tremblerait et supplierait à genoux sa clémence. Ce jour viendrait, mais pour l’instant les pensées du Grand Souverain étaient tournées vers l’Ouest.

    Les mille vaisseaux étaient fin prêts. Avec l’armée d’Achéron pour équipage, ils entamèrent la traversée du Rubicon. Les eaux se révélèrent clémentes, gracieuseté de Kraken. C’est sans difficulté que la flotte jeta l’ancre aux Portes d’Orion, où attendait anxieusement Simurgh.

    — Grand Souverain de la Pangée Fractale, Maître des Éléments, et détenteur du grand Vecteur de Feu, Sages parmi les sages, Moi, Simurgh, Souverain des terres… 

    — SILENCE! Tu es une loque, Simurgh. Quelle pathétique figure tu fais! Maintenant, rends-moi ta couronne. Elle est beaucoup trop lourde pour une si petite tête. Tu vois, Shaytan, ce avec quoi je dois travailler ? 

    — Même les plus puissants chiens de chasse ont des puces, Votre Magnificence, répondit froidement Shaytan.

    C’est devant toutes ses troupes, qui avaient assisté à sa déconfiture, que Simurgh céda sa couronne et, avec elle, le contrôle total de ses terres et de son armée. Le Grand Souverain, sans effort, était devenu encore plus puissant. Les hommes de Simurgh, hypnotisés par l’aura de puissance que dégageait Achéron, oublièrent rapidement leur médiocre Souverain. Ils s’étaient convertis.

    La Grande Armée entama sa marche de destruction.

    Les premiers ennemis sur leur chemin furent les rebelles de la cité de Kharnos. Cette bande de brigands et de pilleurs avait fondé une nation, Hith, et clamait fièrement être « une cité libre de toute influence souveraine ». Bien que composée de rudes guerriers, pouvait-elle vraiment s’opposer à Achéron ?

    — Une pratique idéale pour mes hommes!, jugea le Grand Souverain.

    Encore aurait-il fallu qu’il y ait combat.

    À la surprise générale, ce n’était pas un mur de boucliers et de lances qui attendait la Grande Armée, mais de l’or, des femmes et des esclaves! Sans résistance aucune, Hith fut annexée.

    Désormais, nul doute possible : le Grand Architecte favorisait Achéron. Tout se déroulait à merveille : aucune perte, de nouveaux adorateurs, deux territoires annexés, de l’or, des femmes, et des esclaves à foison! Incroyable butin pour celui qui n’avait pas encore tiré Massamune de son fourreau.

    Après s’être repue des plaisirs hittites, l’armée d’Achéron poursuivit sa marche vers la Cité de Léviathan, Alexandria. Plusieurs avançaient alors que le roi templier d’Alexandria, Henry Lévy, avait remis Murasame à son Souverain.

    Ceci ne voulait dire qu’une chose : deux Grands Vecteurs allaient croiser le fer pour la première fois de l’Histoire. Qu’allait-il se passer ? Une telle puissance pouvait-elle déchirer la Pangée Fractale ?

    Toutefois, Achéron avait d’autres soucis plus pressants en tête. Éthos serait, certes, le point culminant de sa glorieuse conquête, mais d’autres batailles devaient être livrées.

    Persuadé de sa victoire sur Léviathan, Achéron abandonna, à Shaytan et Simurgh, le commandement de son armée. Ils devaient maintenir Alexandria en état de siège pendant que le Grand Souverain se dirigeait vers l’ancienne Cité de Falak, Ulrakov.

    Pour Achéron, l’heure du choix avait sonné. Il désirait préserver l’un des deux leaders d’Ulrakov afin d’en faire son sous-fifre. Mais sur qui allait se porter son choix ? Son Souverain-frère, Falak qui se faisait maintenant appeler Fenrir, le Souverain-loup, ou l’ambitieux tyran d’Ulrakov, Ulric Sangorov ?

    Descendant direct du sinistre Fedor l’Usurpateur, celui-là même qui avait vaincu Falak, Ulric avait acquis une formidable réputation de guerrier et de magickan. Commandant cruel, notoire homme à femmes et égorgeur d’enfants, c’était un véritable sociopathe.

    Achéron savait apprécier de telles aptitudes. Son choix était fait : Ulric allait le joindre dans sa quête!

    Le « Boucher d’Ulrakov » accepta, sous certaines conditions plus sordides les unes que les autres. De plus, Ulric lui confirma que Fenrir se préparait à marcher sur Ulrakov, et que tout était en place pour le pulvériser, une fois pour toutes!

    Que de bonnes nouvelles!

    C’est ainsi que le Grand Souverain entama, le cœur léger, le voyage de retour vers Alexandria, lieu de sa victoire annoncée. Mais avant même qu’il n’eût le temps d’arriver, une catastrophe avait frappé sa Grande Armée! Non seulement les templiers éthosiens n’avaient-ils pas été terrifiés, mais ils avaient chargé l’armée d’Achéron!

    Les troupes de l’agresseur, largement composées d’hommes sans terre et de brigands, n’avaient jamais vu pareil spectacle : de véritables chevaliers, chargeant à pleine vitesse, la blancheur de leurs armures d’acier brillant de mille feux sous le soleil d’Orion. Ils tuaient en silence, tranchant leurs ennemis avec l’efficacité de moissonneurs. Malgré un ratio désavantageux, les templiers d’Éthos avaient outrageusement dominé le combat.

    Évidemment, leur courage seul n’aurait pas suffi à donner tant de fil à retordre aux troupes d’Achéron. Leurs alliés, les magickans de l’Élementi Magicarum Pentagone, s’étaient avérés formidables. Impuissants devant le pouvoir déchaîné de la magicka, les hommes d’Achéron avaient été brûlés vifs, électrifiés, projetés dans les airs, et le sol les avait engloutis. C’était la déroute!

    Terrifié de la réaction qu’aurait certainement le Grand Souverain à son retour, Simurgh décida de s’enfuir durant la nuit… à la recherche de la mystérieuse Ziggurat de Malshiv’ha. Le Voyageur Sombre saurait le protéger de la colère d’Achéron.

    Trois longues années de batailles acharnées suivirent sans reconnaître de vainqueur. Achéron et Léviathan devaient briser le pacte des Souverains.

    Achéron contre Léviathan.

    Souverain contre Souverain.

    Vecteur contre Vecteur.

    Massamune contre Murasame.

    Une parfaite fractalité.

    Qui pourrait bien fracturer la Pangée.

    C’est dans le ciel surplombant la cité que les deux titans s’affrontèrent. Lorsque résonna la première frappe des deux Vecteurs, le monde se brisa. Des tremblements de terre secouèrent la Pangée, les fissures engloutissant tout sur leur passage. Au loin, un terrible tsunami déchira l’horizon.

    Tandis que la terre criait sa souffrance, le roi templier, Henry Lévy, et le Grand Maître des Chevaliers de Cristal, Émérillon Éthil, se dirigèrent vers l’antre de Shaytan. Le terrible magickan avait installé de redoutables moyens de défense. Un amoncellement de templiers morts barrait la route des deux héros. Et alors qu’ils pensaient avoir vu le pire, les ergons brisés des templiers reprirent vie! Grommelant leur désir de chair, ils se projetèrent sur leur roi, le déchirant en lambeaux. Attristé par la perte d’un aussi valeureux compagnon d’armes, le Chevalier de Cristal redoubla d’ardeur. Il profita de la brèche créée par le sacrifice de Lévy.

    Shaytan tomberait. Il paierait pour ses crimes.

    Une fois maints dangers surmontés, Émérillon pénétra dans l’antichambre du sinistre personnage. Après avoir résisté aux attaques magiques qui lui furent projetées, le Grand Maître trancha net la tête de Shaytan. À son immense surprise, un geyser de sang noir jaillit de l’endroit où, un moment plus tôt, s’était trouvée la tête du sorcier. Quel était ce nouveau maléfice ?

    Quelque part, le Voyageur Sombre riait.

    Pendant ce temps, l’horreur se poursuivait aux quatre coins de la Pangée. La confrontation entre les Buveurs de Sang de Fenrir et les troupes d’Ulric Sangorov était imminente. Les Buveurs de Sang, hurlant sous la lune, se transformèrent, sous les yeux de leurs ennemis terrifiés. De gigantesques hommes-loups au pelage sombre, aux crocs acérés et aux yeux de braise se projetèrent dans les rues d’Ulrakov. Les rues baignèrent dans le sang des victimes du carnage. Pendant ce temps, Fenrir se dirigea vers la Citadelle du Corbeau, repère de son ennemi juré. Il comptait bien dévorer ce dernier représentant d’une lignée d’usurpateurs.

    Un combat d’une terrible violence s’ensuivit. Les deux protagonistes, homme et bête, étaient animés d’une haine sauvage. Après un combat effréné, Sangorov tomba sous le poids de l’assaut de Fenrir. Le lycanthrope ouvrit sa gueule, prêt à dévorer son ennemi. Ulric utilisa alors sa dernière arme : ses dents. En désespoir de cause, il enfonça profondément ses canines dans la gorge de Fenrir. Le riche fluide cuivré coula à profusion et Ulric bût…

    Et bût…

    Et bût encore…

    Et encore…

    Jusqu’à ce que la carcasse du Souverain soit sèche et vide.

    Ulric se releva. Le sang de Fenrir l’avait revigoré… non, beaucoup plus encore! Il devenait quelque chose d’autre. Il le sentait dans chaque fibre de son ergon. Ses muscles se contractèrent. Sa vision était plus claire. Ses canines… étaient plus longues!

    C’est ainsi qu’Ulric Sangorov devint le « nouveau » Fenrir.

    Premier Vampyr de la Pangée Fractale.

    Après avoir bu à même la gorge du premier lycanthrope.

    Pendant ce temps, dans le ciel d’Alexandria…

    Léviathan et Achéron, épuisés et haletants, s’observèrent avec des yeux hagards. Chacun savait que la prochaine frappe serait la dernière.

    Les bourrasques de vent, qui avaient jusqu’alors sévi avec violence, se calmèrent. Les deux protagonistes pouvaient distinguer le bruit des vagues se brisant sur les flancs d’Alexandria.

    Massamune transpercerait Léviathan, Achéron en était certain. Murasame ne parerait pas le coup, de cela, Léviathan n’en doutait pas. Posant le regard sur sa cité, Léviathan médita.

    Une décision s’imposa d’elle-même, aussi claire que l’étaient les rayons d’Orion.

    C’est à ce moment qu’Achéron se projeta sur son ennemi. Massamune s’enflamma telle une étoile tombée des cieux. Léviathan rengaina Murasame et déploya les bras en signe de croix. Achéron n’en avait pas espéré tant!

    Massamune transperça Léviathan.

    Le cri de victoire d’Achéron déchira le ciel. Il était euphorique. Victoire!

    C’est alors que son rival lui sourit. Son sacrifice ne serait pas en vain. Le monde serait enfin débarrassé d’un fléau. Léviathan s’était fermement agrippé à Achéron l’entraînant dans une chute vertigineuse.

    — NON!, rugit le Grand Souverain, incapable de se libérer de l’emprise de son ennemi.

    Les deux titans fracassèrent l’océan avec une violence inouïe. Tandis que Léviathan sombra dans les profondeurs du Rubicon, Achéron était toujours en vie! Massamune l’avait préservé, lui, le Grand Souverain! Par miracle, son fils, Kraken, le récupéra et le mena sur les berges hospitalières de l’Est. Vers les bras de sa conjointe, qui l’attendait patiemment sur la berge…

    Tiamat.

    Oh, comme elle avait attendu ce moment…

    Les coups…

    La souffrance…

    La peur…

    Et maintenant, voilà que le tortionnaire l’implorait! Il désespérait de pouvoir compter sur son aide.

    Se glissant langoureusement sur Achéron, Tiamat porta ses lèvres au cou de son chéri… et le mordit avec appétit!

    Un morceau de chair… puis deux… puis trois… Achéron, impuissant, maudissait sa conjointe, alors qu’il n’était maintenant plus qu’un simple repas. Quatre… cinq… six… sept, il se retrouvait maintenant aux oubliettes!

    Achéron n’était plus, dévoré par sa conjointe. Elle était enfin libre! Et tandis qu’elle digérait son horrible repas, un rire sinistre, provenant des terres de sable, retentit.

    Le Voyageur Sombre…

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